Le Bon Conseil > Présentation > Histoire > L'Abbé Royer Derry
L'Abbé
Roger Derry
 

29 décembre 1900 : Naissance de Roger Derry à Aube, dans l’Orne. Il a un frère plus âgé de 5 ans, Fernand, et un autre de 2 ans, Gaétan. Son père travaille à l’usine électrique d’Aube, comme chef d’entretien. La famille de sa mère étant originaire de Nantes, c’est dans cette ville que la famille émigre pour trouver une situation plus avantageuse.

1905 : Gaétan meurt de la diphtérie.

1907 : Monsieur Derry a une crise d’appendicite aiguë qui se complique et le retient trois ans et demi à l’hôpital.

Madame Derry doit donc subvenir elle-même à l’entretien de la maison.

1910 : Monsieur Derry semble guéri, mais succombe d’une congestion cérébrale.

Octobre 1910 : Madame Derry prend la décision de se rapprocher de sa sœur cadette, Madame Rauch, qui habite à Paris, dans le quartier du Champ-de-Mars.

Fernand quitte l’école et trouve un emploi chez un électricien, tandis que Roger est mis à l’orphelinat des sœurs de saint Vincent de Paul. Il ne supporta pas la pension et fut finalement inscrit à l’école paroissiale. Il prit donc le chemin du patronage du Bon Conseil. Là, un prêtre l’attendait, l’abbé Esquerré, qui lui communiquera son amour passionné pour Jésus-Christ.

Sa mémoire étant rebelle, Roger n’était pas très brillant pour les études, mais travaillait suffisamment pour que ses notes soient bonnes. Doué pour la musique il prit part à la maîtrise de Saint François-Xavier. Cependant, il avait un tel attrait pour le patronage et ses aumôniers, qu’il laissa la maîtrise pour aller plus souvent au « patro »  et aider les prêtres dans leur tâche d’animateurs.

Roger fut bien vite animateur de la cour du patronage : il était de tous les jeux, arbitre écouté de tous ses camarades. Il avait trouvé sa vocation de chef.

1911 : Roger fait sa Première Communion, et promet alors de « vouloir devenir meilleur ». Son frère aîné et sa mère n’y assistèrent pas, n’ayant pu se libérer de leur travail. Le petit ne fut donc pas distrait par des festivités profanes.

« Ma première Communion ! Maman travaillait. C’était quand même la joie intérieure. Merci, mon Dieu. »

1913 : Il passe son certificat d’études et aurait aimé pousser plus loin son instruction, mais il doit apprendre l’art de la tapisserie. Ce métier lui plaît car « il aime tout ce qui est beau », goût qui s’affinera sous la direction d’un bon patron.

1914 : L’atelier est fermé car la guerre éclate. Roger est envoyé à Perriers, dans l’Eure, chez  des parents. C’est dans l’Eglise de ce village que Roger sentit monter en lui le désir de se dévouer à une grande cause et qu’il s’offrit à Dieu pour travailler au bien de ses frères.

 

1916 : Alors que son frère s’est engagé, Roger revient à Paris pour travailler dans un atelier de réparation de cycles, qui était comme un prolongement du Bon Conseil. Son directeur était de la paroisse, mais les ouvriers n’avaient ni sa mentalité religieuse, ni ses habitudes de vie morale. Roger apprit là la grande misère des classes populaires déchristianisées. Il tâcha donc de les amener au « patro du B.C. ». Il y passait tout son temps libre et devint un précieux auxiliaire de l’abbé Esquerré qui disait : « Le Bon Conseil, c’est l’œuvre de tous ».

De 1914 à 1918, de nombreux anciens du BC moururent à la guerre ainsi que des aumôniers.  Roger avouera plus tard que la mort de quatre ouvriers évangéliques de valeur était à l’origine de sa vocation sacerdotale.

Conscient de sa pauvreté matérielle et de ses limites (il était alors sans diplômes), il aspirait cependant de tout son être à «  remplacer ceux qui étaient tombés. »


Roger Derry (2ème en partant de la droite) avec son équipe de Baskest


1922 : libéré du service militaire, il reprend ses études secondaires pour pouvoir entrer au séminaire.

L’abbé Esquerré ouvrit une école pour des vocations tardives désireuses d’entrer au séminaire.. L’abbé Derry donnait des conférences spirituelles, les associait à sa propre vie religieuse et les initiait à l’apostolat.

Roger eut du mal à reprendre le travail scolaire après neuf ans d’interruption, d’autant plus que l’abbé Esquerré le sollicitait souvent pour l’aider à diriger le BC.

Au bout de deux ans, il aurait dû entrer au séminaire mais, se sentant trop inférieur dans la connaissance du latin, il pensa reprendre une troisième année d’études.
 Il se ravisa cependant, car : « Un an de retard dans le sacerdoce, ce sont 365 messes de moins ».

Pendant les grandes vacances, Roger aide le BC pour encadrer ses colonies.

1925 : entrée au séminaire d’Issy . Le Séminaire n’est pas une sorte d’université ; c’est le lieu des « séparations » nécessaires qui apprendront au « clerc » qu’il est, par définition « séparé » : lieu de formation intellectuelle, spirituelle, formation à la vie intérieure, au silence, à l’oraison, au travail, pour que le futur prêtre soit à la fois homme de Dieu et serviteur de ses frères.

Ce fut la grande épreuve de Roger ! Ces deux premières années furent particulièrement douloureuses : les études, le manque d’apostolat extérieur, la sécheresse dans la prière, lui pesèrent beaucoup. L’abbé Esquerré l’aida autant qu’il put par lettres, mais Roger se décourageait, d’autant plus que ses professeurs retardaient sa prise de soutane. Ses résultats étaient si bas, qu’il fut question de le renvoyer après ses deux années de philosophie. L’abbé Esquerré, connu à Paris comme un saint prêtre, fit le voyage à Issy pour rencontrer le directeur. Il engagea sa propre responsabilité pour faire admettre Roger à la tonsure et à la prise de soutane.

25 mai 1929 : il est ordonné sous-diacre ; c’est l’engagement au célibat, à la prière du bréviaire : « j’ai mon bréviaire et j’y crois ! »

Sa dernière année de préparation au sacerdoce se passe dans la maison de la rue du Regard, à Paris. Roger, tout en continuant ses études, fut dirigé vers le BC.

11 janvier 1930 : ordination diaconale.

28 juin 1930 : ordination sacerdotale dans l’église Saint Sulpice. Le lendemain, il célèbre sa messe à la chapelle du BC.

Avant de prendre son premier poste à Vitry, l’abbé Derry passe quelques jours de retraite au noviciat des Dominicains, au Saulchoir.

Sa succession à Vitry était délicate car son curé n’était pas très ouvert aux œuvres apostoliques. Roger ouvrit un patronage, multiplia les inventions afin d’assurer la persévérance  grâce à la « croisade eucharistique ». Il demandait beaucoup à ses jeunes chrétiens, persuadé qu’on s’attache à Jésus-Christ dans la mesure où l’on accepte de se compromettre et de se sacrifier pour lui. C’est en réclamant beaucoup qu’on suscite des chefs qui sont capables de guider les autres. Il fonda un journal « le Mil »…. Une toute petite graine semée qui fait progresser le royaume de Dieu ! Dans ce journal, il enseigne ses jeunes et leurs parents.

Il se donna comme programme de connaître toutes les familles d’apprentis. Il organisa pèlerinages, camps et colonies.

1931 : à l’Ascension, l’abbé Esquerré est frappé d’une congestion cérébrale et meurt deux jours après.  Roger perd son deuxième père.

 

1934 :Madame Derry meurt d’un ulcère à l’estomac.

L’abbé Derry a conquis sa banlieue et ne peut plus sortir sans être escorté d’enfants ou de jeunes gens qui lui parlent. La renommée de l’abbé Derry dépassa les frontières de sa paroisse… On le rappela à Paris pour reprendre le BC dont l’avenir était en danger ; ce fut une vraie douleur pour lui de quitter Vitry.

Il eut des craintes de revenir à Saint François-Xavier : la population était à majorité bourgeoise, alors qu’il était un « ancien » connu pour sa pauvreté. Il l’accepta cependant dans la foi et s’attela à réorganiser beaucoup de choses avec courage. Sa personnalité ardente, surnaturelle, tranchait presque malgré lui ; il avait horreur de la vulgarité et du manque de goût. Il modernisa la maison, ouvrit un cinéma familial, organisa des activités sportives, le sport étant vu par lui comme une école de perfectionnement moral, grâce au développement des qualités d’endurance, de souplesse, de discipline, d’initiative, de dévouement et d’effacement. A ses yeux, un directeur d’œuvres n’autorise pas une réunion sans avoir l’intention explicite de proposer aux jeunes gens une leçon ou de réclamer d’eux un effort qui les élève.

Il eut soin d’aller vers les jeunes de classe populaire, de visiter les ateliers, de leur proposer aussi le patronage.

1939 : L’abbé Derry reçut la feuille de route qui le  mobilisait pour la guerre. Le BC se vida, la paroisse devint déserte.

Pendant ces 5 années de vicariat au BC, l’abbé Derry ne s’était pas arrêté. « On ne s’arrête pas tant qu’il y a encore quelque chose à faire », disait-il. Il continua avec la même générosité pour sa Patrie.

L’abbé Derry n’était pas officier et pu donc rester  au milieu des soldats qui remarquèrent sa bonne humeur, sa loyauté, sa distinction naturelle qui suscitait le respect. Sa messe était l’acte principal de sa journée. Il se passait souvent de son café matinal pour pouvoir la célébrer. Le reste du temps son action était celle du levain dans la pâte, celle de sa présence, de son entrain, de sa bonté.

Très vite, la « drôle de guerre »  commença. Il fut nommé aumônier dans une autre division, quand un capitaine chargé de recruter des hommes pour former un groupe franc explique qu’il s’agit, pour ceux-là, de donner leur vie un peu plus vite que les autres. Le sergent-chef Derry se présente immédiatement . Vingt-deux hommes seront tués, un seul en réchappera ! Il était question de faire le sacrifice de sa vie. Derry était prêt et devait être le premier à s’offrir.

Début 1940 il revient à Paris en permission et cherche une voiture d’occasion qui lui permettra de faire la tournée des troupes et de transporter son matériel d’aumônier. Il tenait à célébrer dignement et à préparer de courtes allocutions très chaleureuses pour soutenir la vie spirituelle des soldats. Au cours des batailles, il n’avait de cesse de réconforter et d’encourager les hommes, unissant les plus belles qualités du prêtre à celles d’un soldat.

Juin 1940 : triste retraite, effondrement de l’armée française, défaite…L’abbé Derry reprend le chemin du BC. Les anciens combattants ou les évadés viennent souvent se retrouver dans la chambre de l’abbé et envisagent de passer en zone libre, n’admettant pas que la France soit définitivement vaincue.

L’abbé Derry  célébrait sa messe avec une ferveur nouvelle, s’efforçant de la vivre tout le jour. Quelques changements aussi se produisirent dans ses habitudes : il recevait des visiteurs étrangers à la maison, pour la plupart d’anciens officiers qu’il avait connus pendant la guerre , prenant part à un travail dont il ne parlait pas. Après son arrestation, on apprit qu’il s’agissait d’un réseau de résistance…

L’abbé Derry avait vu le « danger monstrueux qu’était le nazisme pour la civilisation chrétienne » . On apprenait alors progressivement les horreurs perpétrées par les nazis contre les prêtres et les fidèles de Pologne. Le nazisme était un poison mortel, surtout pour les jeunes. La France elle-même était menacée de perdre son âme.

L’abbé résolut de ne pas rester neutre et de parler, de dénoncer l’erreur. Il faut souligner que nous sommes en 1940-1941 : la Russie a toujours partie liée avec l’Allemagne victorieuse. On est loin de la résistance d’après 1942 qui s’organisa par l’Angleterre, et encore plus de celle qui s’est révélée au moment de la libération !

Cependant, il faut garder en tête que l’abbé Derry a l’âme d’un aumônier : c’est bien dans cette fonction qu’il veut accompagner les résistants.

Septembre 1941 : son réseau est découvert par la police militaire allemande. On lui propose de passer la ligne de démarcation, mais il refuse pour rester avec ses hommes.

9 octobre 1941 : il est arrêté par la Gestapo au moment où il s’apprêtait à célébrer la messe. Il est d’abord incarcéré à Fresnes, au secret. Son aumônier allemand est alors le père Franz Stock qui lui porte la communion tous les vendredis, remarquant le calme et la confiance du prisonnier.

Décembre 1941 : il est transféré en Allemagne.

1942 : plus aucune trace de l’abbé Derry ; sans doute est-il à Düsseldorf.

1943 : quelques nouvelles parviennent au BC. On apprend qu’il a été condamné à mort n’ayant pas cherché à nier les faits. En réalité, il avait pris sur lui toutes les accusations pour ne pas impliquer d’autres hommes. La vie de l’abbé Derry en prison se révéla après la libération : deux années de vie recluse, dans le froid, la faim, les humiliations, la mise au secret perpétuelle. L’abbé avait gardé son esprit missionnaire et, pour remonter le moral des prisonniers, n’hésitait pas à chanter dans sa cellule . Le cachot en était la punition, mais il ne la craignait pas : le 14 juillet 1943 il chanta même la Marseillaise ! N’ayant pas le droit de parler aux hommes, il leur souriait chaque fois qu’il les croisait.

Grâce à la complicité d’un gardien francophile, employé comme STO, il obtint crayon et papier et rédigea des mots d’encouragements aux prisonniers. Durant sa captivité, il put dire sa messe en cachette de temps à autre, grâce à la complicité de deux prêtres aumôniers allemands. L’un d’eux ne savait pas parler français et ne pouvait donc plus prononcer l’homélie. L’abbé Derry lui transmit un mot en latin pour lui proposer d’écrire quelques paroles toutes les semaines. C’est ainsi que l’on possède plusieurs sermons de prison écrits sur les chutes de sacs à papiers que les prisonniers devaient confectionner chaque jour à la chaîne.

Nous possédons aussi le trésor de sa dernière lettre écrite le 2 septembre 1943. Il célébra sa dernière messe le 15 Octobre 1943. On sut plus tard qu’il avait été décapité. Ses dernières paroles furent :Introibo ad altare Dei. Son corps fut déposé dans un cercueil et inhumé au cimetière de l’Ouest. Seul l’aumônier connut l’endroit de son inhumation mais reçut l’interdiction de divulguer l’information, sous peine de mort. Grâce à Dieu, il nota soigneusement l’emplacement de ce prêtre français si admirable…